Qu’est-ce qu’un trigger warning d’abord ? Comment est-ce qu’on peut traduire cette formule ? Avertissement ? Conseil ? Et pourquoi a-t-on besoin de trigger warning en formation ? Et puis comment formuler un trigger warning ? Beaucoup de questions, attelons-nous à la tâche sans tarder !
Qu’est-ce qu’un trigger warning ?
Trigger c’est la gâchette, le détonateur. C’est un mot qu’on emploie donc pour désigner un déclencheur. Warning c’est prévenir, avertir. Littéralement un trigger warning est donc un avertissement au sujet d’un déclencheur potentiel.
C’est un terme qui est le plus souvent utilisé pour signaler des contenus qui peuvent raviver des traumatismes. Plus largement il est employé pour avertir que le sujet qui va être traité peut être particulièrement sensible. C’est-à-dire que l’on va s’attaquer à un sujet qui peut susciter de l’émotion, beaucoup d’émotions potentiellement. Parce que c’est un sujet qui touche à l’intime, à la vie des personnes, à leurs conceptions du monde. Je parle ici de sujets ayant comme point commun la violence faite à soi ou à autrui : le racisme, toutes les violences sexistes et sexuelles, l’automutilation, les troubles alimentaires ou psychiques, etc.
En français, c’est un terme qui peut être utilisé tel quel, mais il n’est pas sûr qu’il soit toujours compris. C’est bien tout le but de cet article d’ailleurs. On peut franciser trigger warning en utilisant avertissement au public ou plus explicitement traumavertissement qui n’est peut-être pas très heureux… Je laisse les linguistes juger ! On peut aussi adoucir la notion en parlant de conseil. Mais peut-être prend on alors le risque d’édulcorer le propos.
À quoi sert un trigger warning ?
Car fondamentalement un trigger warning sert à avertir que ce qui suit représente potentiellement un risque pour la personne qui s’y expose.
Ce risque est d’être confronté·e à des choses désagréables. Premier niveau de risque. Comme lorsqu’un film représente une scène violente de manière crue, que l’on aurait préféré ne pas voir du tout.
Ce risque est aussi que le sujet traité soit insoutenable, parce que la personne ne souhaite pas du tout être confrontée à ce qui se rapporte à ce sujet. Comme on peut ne pas souhaiter du tout entendre parler de la traite des esclaves. Deuxième niveau de risque.
Mais c’est aussi le risque de raviver des choses qui soit intimes pour la personne, reliées à son histoire, à ses traumatismes. Par exemple entendre parler d’une pendaison peut rappeler un suicide vécu dans la sphère familiale et resté particulièrement douloureux.
Mon but n’est pas ici de rigidifier ces trois niveaux de risques que je perçois mais plutôt de souligner leur point commun : dans tous les cas, certains sujets peuvent générer des émotions fortes, inattendues et surtout non désirées. C’est ce risque que l’on cherche à prévenir en utilisant des trigger warnings.
Pourquoi utiliser des trigger warnings en formation ?
En formation il arrive que l’on s’attaque à des sujets sensibles. Je ne vais donner que des exemples liés à mes expériences, mais vous pouvez facilement en imaginer plein d’autres.
Lorsque j’accompagne des travailleur·se·s sociaux sur la thématique de l’accompagnement au logement ou pour les sensibiliser à la santé mentale, nous partageons autour de situations réelles de personnes en grande précarité ou atteintes de troubles psychiques. Il est facile de se projeter soi-même ou sa famille dans des situations de vie très complexes et douloureuses.
Lorsqu’il s’agit de créer une formation pour tous les professionnel·le·s confronté·e·s à des décès, il va forcément être question de morts, de cadavres, de funérailles…
Pour tout ce type de sujet en formation, les émotions peuvent surgir, de manières plus ou moins surprenantes, fortes. Je ne suis pas contre les émotions, bien au contraire, ne me faites pas écrire ce que je n’ai pas pensé ! Les émotions sont nécessaires au bon fonctionnement de l’être humain : elles sont motrices pour nos décisions, nos relations et nos apprentissages.
Mais les personnes ont tout de même le droit d’être averties de ce qui peut se produire et plus précisément des sujets qui vont être traités.
Le trigger warning sert pile poil à ça ! Il lève le côté inattendu : il n’y aura pas de surprise, la personne est avertie.
Partant de ce constat, elle peut choisir de refuser d’être exposée au sujet : cela évite l’aspect non désiré. Oui, oui y compris si cela implique que la personne n’assiste pas à une partie de la formation.
Cela n’empêche pas l’émotion. D’ailleurs le but d’un trigger warning n’est pas de supprimer les émotions ! Mais bien de laisser les personnes décider si elles sont prêtes à accueillir les émotions relatives à tel ou tel sujet au moment où des images, des propos peuvent les susciter. C’est aussi au groupe d’être prêt à voir surgir l’émotion et à l’accueillir.
Quand formuler un trigger warning en formation ?
En formation, tout va dépendre des modalités pédagogiques.
Par exemple pour une formation exclusivement en présentiel, mieux vaut toujours démarrer par établir un solide contrat pédagogique. Celui-ci est l’occasion parfaite pour poser la question des émotions. Quelle place leur accorde-t-on au sein du collectif ? Comment la liberté de mouvement peut permettre à chacun et chacune d’accueillir ses émotions lorsqu’elles surgissent ? Comment la personne chargée de l’animation de la formation propose-t-elle de faire avec cela ?
Lorsque la formation est hybride, le démarrage de la formation, s’il est en synchrone, peut permettre le même travail autour du contrat pédagogique. Si le démarrage de la formation est en asynchrone, c’est une autre paire de manches. Soit les sujets sensibles sont abordés dès la partie asynchrone et le trigger warning doit être donné rapidement, soit l’on peut attendre un temps synchrone pour le formuler. L’un ne dédouanant sans doute pas de l’autre… Il vaut peut-être mieux doubler, par prudence.
Le cas le plus complexe est sans aucun doute celui d’une formation exclusivement asynchrone, en e learning. Le trigger warning doit alors être formulé explicitement par écrit ou par un message plus incarné : audio ou vidéo.
Finalement le point commun pour toutes ces modalités pédagogiques en termes de temporalité du trigger warning est de le faire le plus tôt possible. Cela permet de jouer une carte de transparence vis-à-vis des apprenant·e·s. Car si le trigger warning arrive tard, cela génère potentiellement l’impression que le deal du départ autour des objectifs de la formation n’était pas clair.
Comment formuler un trigger warning en formation ?
Pour ces propositions, je reste dans le cas d’un trigger warning formulé en asynchrone. Il faudra que nous nous penchions dans un autre article sur le contrat pédagogique.
Qu’est-ce qu’on dit dans un trigger warning ? Le mieux je pense est d’y nommer explicitement le ou les sujets sensibles qui seront abordés, d’expliquer que cela peut être brutal, dérangeant, gênant… Je pourrais continuer à lister des adjectifs… Vous pouvez choisir les mots qui vous conviennent.
Une fois posé ce constat, l’enjeu est d’en formuler les conséquences pour les apprenant·e·s. Leur est-il proposé d’éviter les contenus sensibles ? Il faut alors permettre leur repérage facilement. Leur est-il proposé de soigner particulièrement leurs conditions d’apprentissage ? Leur est-il proposé un lieu ou des modalités particulières d’échanges ? Il est possible de mettre en place un forum dédié ou une personne à interpeler en cas de difficultés, voire de proposer de faire appel à des ressources extérieures. Je pense en particulier à des lignes d’écoute dédiées aux sujets abordés.
Comment on dit tout ça ?
Le plus important je crois est de conserver une unité de ton entre la formation elle-même et ce trigger warning. Si vous adoptez le tutoiement, ce sera le cas pour le trigger warning également par exemple.
C’est donc un excellent moment pour se questionner sur le niveau de chaleur, de cordialité du ton général de la formation. Pour un trigger warning, mieux vaut être particulièrement chaleureux, bienveillant… Si vous ne l’êtes pas pendant le reste de la formation, cela induit une dissonance qui peut être gênante.
En conclusion, un trigger warning est un message d’avertissement qui vise à éviter de -mauvaises – surprises dans le contexte de sujets sensibles abordés au cours de la formation. Il doit être formulé le plus tôt possible en début de formation, voire au moment du contrat pédagogique. Il nomme les choses, sans les édulcorer, avec bienveillance pour les apprenant·e·s de telles manières qu’ils et elles puissent agir en conséquence face aux sujets qui pourraient les mettre en difficulté.